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La Gascogne quelle Histoire ?

Alain Castaignos
COMMENT PEUT-ON ÊTRE GASCON ?

Aquitaine et Gascogne

 Les origines

 L'Aquitaine est nommée pour la première fois par Jules César dans la Guerre des Gaules, au Ier siècle avant notre ère. Cet ouvrage commence ainsi : "Gallia est omnis divisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgiae, aliam Aquitani, tertiam qui in eorum lingua Celti nostra Galli appellantur." 3 César ne compte pas dans la Gaule la Narbonnaise, Province romaine du sud-est de la France actuelle – Provincia a fait Provence – conquise et intégrée un siècle auparavant. Les territoires du sud de cette Gaule étaient habitées depuis l’époque néolithique par des peuplades de dessinateurs comme à Lascaux et de sculpteurs de têtes de femmes 4 comme à Brassempouy (Landes). Ils furent envahis par les Ligures, à l’est, au IIIème millénaire, et par les Ibères, à l’ouest, au cours du IIème, avant de recevoir comme le reste de la Gaule une première vague de Celtes, venant de l’est de l’Europe au Ier millénaire. Les amalgames de tous ces gens formèrent des fonds de peuplement, celte dans le nord de la France actuelle, celto-ligure dans le sud-est, celtibère dans le sud-ouest et en Espagne. Ce n’était pas la fin des invasions, bien au contraire. Au IVème siècle avant notre ère, une nouvelle vague de Celtes, appelés Gaulois par les Romains, comme le précise César, s'installent dans le nord de l'Italie et sur une partie des territoires de la Gaule. Leur civilisation ne s'implante guère au sud-ouest de la Garonne qui reste peuplé par les Celtibères. Ces Celtes ou Gaulois étaient talonnés par les Germains – ceux d'alors s'appellent Belges – qui, au IIème siècle avant notre ère, s'installent au-delà du Rhin jusque vers la vallée de la Seine.

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 Ainsi s'étaient dessinées les trois parties de la Gaule conquises par César qui y trouva trois groupes de peuples, les Aquitains (celtibères), les Belges (germains) et les Gaulois (celtes). Les Ibères, le peuple le plus anciennement implanté, étaient probablement originaires d'Afrique du nord 5, les Celtes et les Germains venaient d'Europe centrale. Les historiens et géographes romains et grecs – comme César et Strabon – constatent que les peuples aquitains diffèrent des peuples gaulois leurs voisins, par la race, la langue et les coutumes et ressemblent davantage aux Ibères qui peuplent l'Espagne.

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La première province romaine d'Aquitaine coïncida avec le territoire de ces peuples ibéro-aquitains compris entre la Garonne, les Pyrénées et l'océan. Quelques dizaines d'années plus tard, sous l'empereur Auguste, au Ier siècle de notre ère, l'administration romaine voulut peut-être noyer le particularisme de cette province dans les territoires celtes du nord de la Garonne : elle l'augmenta de tous les territoires au sud de la Loire. Puis, par un retour de balancier dont elle est coutumière, l'administration, sous Dioclétien à la fin du IIIème siècle, trouva cette province trop étendue et la divisa en trois Aquitania. Celle de César retrouva son statut ancien et prit le nom d'Aquitania Novempopulana, ou Aquitaine des neuf peuples, les deux autres plus au nord, qui s'étendaient jusqu'à la Loire et au Massif central, étaient seulement référencées par leur numéro : Aquitania prima et Aquitania secunda. Le nom d'Aquitaine couvrit alors un territoire bien vaste, de sorte que le nom de Gascogne s'introduisit au cours des siècles suivants pour désigner l'Aquitania Novempopulana, l'ancienne Aquitaine de César. A l'origine, les termes de Vasconia et Vascones – apparus au IVème siècle – s'appliquaient à ce pays et à ce peuple impénétrables, parlant une langue incompréhensible, qui habitait les montagnes au nord et au sud des Pyrénées, et se nommait lui-même Euskera et qui habite aujourd'hui Euskal Erria, le Pays Basque. Puis, sans que l'on s'explique bien pourquoi, d'après certains historiens à la suite d'incursions des Vascons dans la Novempopulana, vers la fin du Ve siècle, peut-être aussi du fait que l'Aquitaine s'était déplacée vers le nord, l'appellation de Gascogne glissa aussi dans cette direction pour ne plus s'appliquer qu'au versant septentrional des Pyrénées et s'étendre au-delà de l'Adour jusqu'à recouvrir l'ancienne Aquitaine de César – Aquitaine des neufs peuples – entre la Garonne, les Pyrénées et l'océan.

Les peuples aquitains

 Ces neufs peuples de l'Aquitania Novempopulana du IIIème siècle ont laissé des traces aujourd'hui. Les Romains les nommaient,  les Ausci (d'où vient le nom de la ville d'Auch – le radical eusk signifie basque en langue basque – mais Auch n'est plus dans le Pays basque d'aujourd'hui), Bigerri (Pays de Bigorre, dans les Pyrénées), Boiates (pays de Buch près d'Arcachon), Consoranni, Convenae (Couserans, Comminges, deux pays pyrénéens faisant exception à l’est de la Garonne), les Elusates, Lactorates (Eauze, Lectoure dans le Gers), les Tarbelli (qui ne peuplaient pas la région de Tarbes mais de Dax – les Romains appelaient cette ville Acquae Tarbelliquae puisque on y prenait déjà les eaux – et Acquae ou plus précisément la forme composée ad Acquis «aux Eaux» devint Dacqs puis Dax), enfin les Vasates (Bazas dans le nord des Landes). Plus tard, au IVème siècle, un décompte administratif y ajoute les Aturenses (Aire-sur-Adour, dans les Landes), Beneharnenses (Béarn, région de Pau) et Ilurenses (Oloron, entre Pau et Bayonne), peut-être par suite de leur détachement des Tarbelli (Dax), ce qui fait douze. César en citait aussi douze mais pas tout à fait les mêmes, car il  parle des Cocosates quelque part dans le nord de l'actuel département des Landes, les Gates dans le département du Gers, les Ptianes du côté d'Orthez, les Sibusates (peut-être habitant le pays autour de la commune actuelle de Saubusse à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Soustons), les Sotiates autour de Sos dans le Lot-et-Garonne, les Tarusates dans la région de Tartas entre Dax et Montde-Marsan. Les auteurs anciens en citent d'autres. Mais, les neuf puis douze peuples devaient être les plus importants au IVème siècle, car c'est à eux que furent attribués les douze évêchés de l'organisation chrétienne primitive de l'Aquitaine : Auch, Tarbes, Buch, Couserans, Comminges, Eauze, Lectoure, Dax, Bazas, Aire, Lescar (dans le Béarn) et Oloron. Ces neuf ou douze ou plus encore, ces petits peuples aquitains vécurent des jours paisibles sinon peut-être  heureux sous la domination romaine. Tous ces gens qui avaient leur propre langue entendirent alors parler latin. L'histoire n'en resta pas là.

La suite de l'histoire

La frontière romaine du Rhin finit par craquer au Vème siècle. De nouveaux Germains, eux-mêmes poussés par les Huns, envahissent l'Italie et la Gaule, les Francs au nord jusqu'à la Loire, les Burgondes au sud-est ; les Wisigoths après avoir descendu puis remonté l'Italie en prenant Rome au passage finissent par s'installer dans le sud-ouest de la Gaule. Ils suivaient de près en Aquitaine les Suèves, Vandales et Alains dont la cruauté est restée légendaire. Mais les Wisigoths châtièrent ces peuplades qui, refoulées en Espagne et en Afrique, disparurent de l'histoire. Ces Wisigoths, de religion chrétienne arienne 6, établissent leur royaume dans le sud-ouest, avec Toulouse pour capitale. Ils y restent une centaine d'années. Le chef franc Clovis, fin politique, pactise avec le clergé catholique romain, territorialement bien implanté dans toute la Gaule y compris l’Aquitaine wisigothique, en adoptant cette religion. Avec l'aide militaire de certains évêques, les Francs se débarrassent des Wisigoths qu'ils défont à la bataille de Vouillé, près de Poitiers (507), et les contraignent à transférer leur royaume au-delà des Pyrénées. Les Francs ne s'implantent pas pour autant au sud de la Gaule et la féodalité de ces pays s'établit sous la tutelle théorique, mais à la marge, du royaume franc. Du VIIème au XIème siècle pour simplifier, les ducs de Gascogne – une dynastie gasconne, aux noms pittoresques plutôt ibériques, descendant d’un certain Loup, puis Sanz-Loup, Aznar-Sanz, Sanz-Mitarra, Sanz-Sanz, Garsie-Sanz, Sanz-Garsie, etc – controlent un territoire pratiquement autonome au sud de la Garonne. Au nord de ce fleuve les ducs d'Aquitainedes princes francs et vassaux du royaume franc, ont pour capitale Poitiers. Par héritage, les deux duchés de Gascogne et d'Aquitaine se trouvent un jour de 1058 réunis sous la même tête, le duc d'Aquitaine Gui Geoffroi. Un siècle plus tard, leur héritière, Aliénor, en se mariant avec Henri Plantagenêt, comte d'Anjou, duc de Normandie et futur roi d'Angleterre, fait passer la propriété des duchés d'Aquitaine et de Gascogne à cette couronne. À l'époque de la féodalité, les provinces étaient des propriétés personnelles des seigneurs et se vendaient, s'échangeaient, se transmettaient par héritage, ou se prenaient par la force, comme on le ferait aujourd'hui de propriétés familiales – la force n'étant plus guère usitée de nos jours –. Le concept de nation n'avait pas encore de sens et il est anachronique de parler d'«occupation anglaise» de l'Aquitaine et de la Gascogne. Cependant, les Francs continuent de convoiter les territoires au sud de leur royaume. Après l'an 1200, ils conquièrent la Provence puis, profitant de la croisade contre le catharisme 7, la région méridionale centrale qu'ils appellent Languedoc. L'Aquitaine – dont les Anglais auraient déformé entre-temps le nom en Guyenne – et la Gascogne, après de multiples variations de frontières, ne tombent aux mains du roi de France, Charles VII, qu'après de longues guerres féodales dites de Cent ans, au XVème siècle (1453). Cet ensemble du Royaume de France et des pays d'oc n'était pas formé depuis un siècle qu'il fut près d'éclater. Les guerres de religion divisaient le royaume. Le pouvoir des derniers rois Valois (François II, Charles IX, Henri III) vacillait face aux clans. La Ligue, catholique, dominait au nord et voulait placer son chef, Guise, à la tête du royaume catholique. Un meurtre au château de Blois évacua cette prétention. Au sud, suivant l'exemple des Hollandais protestants qui, s'étant dégagés de la tutelle  catholique de l'Espagne, ont créé l'état indépendant des Provinces Unies des Pays-Bas – qui, lui, a survécu jusqu'à nos jours –, les provinces méridionales font sécession après la Saint-Bartélemy sous l'impulsion des protestants et avec la participation de catholiques locaux, et créent ce que certains historiens appellent les Provinces Unies du Midi – ils s'appelaient eux mêmes tout simplement l'Union ou les Républiques –8. Elles se dotent d'une assemblée, d'un pouvoir exécutif, d'un Protecteur militaire – aux PaysBas, c'était le Stadtouther – poste tenu par Henri de Navarre 9. Mais cet Henri III roi de Navarre devenant Henri IV roi de France par la stérilité des Valois, la petite Navarre et la France se trouvèrent réunies sous la même tête royale. Du même coup, Henri, faisant la paix religieuse en imposant la tolérance, refaisait l'unité de la France et l'Union des provinces du midi réintégra le royaume. C'est ainsi que les habitants des Landes, aquitains puis gascons sont aujourd'hui français. Pour l'histoire officielle, la France est une et hexagonale de toute éternité. Et les petit Landais, comme leurs camarades des Antilles, apprennent dans leur premier livre d'histoire :  «nos ancêtres les Gaulois». Ce rattachement de la Gascogne à la France lui a-til au moins été bénéfique ? On peut se poser la question. Les pays conquis et intégrés à une puissance hégémonique voient leurs impôts remonter vers les gouvernements de tutelle et leurs politiques militaires et de prestige, au détriment des intérêts locaux. Les impôts levés pour construire Versailles et mener les guerres de Louis XIV n'ont pas servi à l'économie gasconne. La plupart des petits pays qui ont pu conserver leur indépendance – s'ils ont été aussi bien bien gérés – ont prospéré. La Belgique, les Pays-Bas, la Suisse ou le Luxembourg ont un niveau de vie supérieur aux provinces de la France. Si l'on voulait refaire l'histoire, un développement autonome était-il possible ? Il aurait fallu pour cela avant tout une volonté politique. Historiquement, les princes gascons et occitans trop divisés, les grandes familles qui tombèrent dans la déchéance (les comtes de Toulouse, les comtes d'Armagnac) ne purent relever le défi que le génie et la constance des capétiens ont réussi pour la France. Ou plutôt, une famille princière gasconne et même landaise a su s'agrandir avec une telle persévérance, les Albret, elle a si bien réussi (trop bien peut-être pour les gascons) qu'elle a accédé au trône de France, sans bénéfice pour la Gascogne. Mais il est vain de refaire l'histoire. Peu de provinces françaises ont pu conserver une identité culturelle et économique. Le royaume de France, puis la République, d'un empire de peuples et de langues ont créé, par un pouvoir centralisé et unificateur, la «grande nation» qu'ont toujours enviée les Allemands, longtemps politiquement divisés.

 

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